26/09/2017

L'éducation selon Emile Durkheim (repost)

Emile Durkheim est un sociologue français, considéré comme le père de la sociologie. L'ouvrage Education et sociologie, d'où est tiré sa définition de l'éducation, est un recueil de textes constitué à partir des notes de ses étudiants.

Dans le premier chapitre, Durkheim critique les définitions apportées par ses prédécesseurs, notamment Kant et Mill, qui d'après lui ne s'intéressent à l'éducation que du point de vue du perfectionnement humain ou comme condition du bonheur individuel. Selon lui, ces définitions ont pour objet un caractère abstrait, supposément idéal, parfait et universel de l'éducation et échouent à tenir compte du fait que l'éducation varie selon les époques, les endroits et les cultures.

Pour lui, l'éducation est un fait social, c'est-à-dire une manière de penser et d'agir extérieure à l'individu et qui s'impose à lui. « l’éducation est l’action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas 
encore mûres pour la vie sociale. Elle a pour objet de susciter et de développer chez l’enfant un certain nombre d’états physiques, intellectuels et moraux que réclament de lui et la société politique dans son ensemble et le milieu spécial auquel il est particulièrement destiné », nous-dit il.

Pour démontrer son point de vue, il écrit précédemment : "Mais, en fait, chaque société, considérée à un moment déterminé de son développement, a un système d'éducation qui s'impose aux individus avec une force généralement irrésistible. Il est vain de croire que nous pouvons élever nos enfants comme nous voulons. Il y a des coutumes auxquelles nous sommes tenus de nous conformer ; si nous y dérogeons trop gravement, elles se vengent sur nos enfants. Ceux-ci, une fois adultes, ne se trouvent pas en état de vivre au milieu de leurs contemporains, avec lesquels ils ne sont pas en harmonie. Qu'ils aient été élevés d'après des idées ou trop archaïques ou trop prématurées, il n'importe ; dans un cas comme dans 1'autre, ils ne sont pas de leur temps et, par conséquent, ils ne sont pas dans des conditions de vie normale. Il y a donc, à chaque moment du temps, un type régulateur d'éducation dont nous ne pouvons pas nous écarter sans nous heurter à de vives résistances qui contiennent les velléités de dissidences."

C'est un passage qui pourrait, à mon sens, être analysé de façon complexe. Ici, il parle des enfants ayant été élevés de façon "atypique" pour leur époque, par exemple, dans le contexte actuel, des enfants élevés dans des sectes ou des communautés "utopistes". C'est effectivement une question préoccupante. Mais on pourrait aussi l'utiliser pour critiquer la façon dont la société dans son ensemble considère les enfants différents, ainsi que les éducations qu'on leur propose et qui sortent des normes actuelles ; avec un paradoxe toutefois : ces enfants seront le plus souvent encore moins adaptés à la vie parmi leurs contemporains s'ils passent par l' "éducation" la plus souvent proposée et approuvée par l'Etat !




De plus, toujours d'après Durkheim, d'une certaine façon, deux êtres "coexistent" en chaque personne : l'un individuel, amoral et asocial, dû à notre nature, l'autre social et engendré par l'éducation.

Il nous dit ainsi : "Il faut que, par les voies les plus rapides, à l'être égoïste et asocial qui vient de naître, [l'éducation] en surajoute un autre, capable de mener une vie morale et sociale. Voilà quelle est l'oeuvre de l'éducation, et l'on en aperçoit toute la grandeur. Elle ne se borne pas à développer l'organisme individuel dans le sens marqué par sa nature, à rendre apparentes des puissances cachées qui ne demandaient qu'à se révéler. Elle crée dans l'homme un être nouveau."

Il aborde également la problématique de la différenciation sociale : l'éducation varie selon les milieux sociaux et ce qu'on attend de leurs enfants.

On pourrait toutefois reprocher à Durkheim l'importance qu'il semble accorder à la société, au point de presque la considérer comme un Dieu. La problématique des enfants perçus comme "différents" par la société est bien entendu étrangère à Durkheim, à son époque. Mais il introduit aussi une réflexion importante et intéressante ayant pour traits les normes sociales et l'anomie (l'absence de normes permettant de structurer la société).


18/09/2017

Psychanalyse de Ranma 1/2

Cet article n'est absolument pas à prendre au sérieux - je pense que cela sera évident pour quiconque me connaît suffisamment - mais constitue plutôt une sorte de pastiche ou d'exercice de style. Je le compléterai au fur et à mesure.



Les psychanalystes ont longtemps été fascinés par la dimension symbolique des contes de fée. Depuis peu, ils s'intéressent également à toutes sortes de productions culturelles, y compris les mangas. Nous nous pencherons ici sur le cas d'un manga en particulier, qui nous semble particulièrement digne d'intérêt dans ce contexte : il s'agit de Ranma 1/2, de Rumiko Takahashi, manga qui fête ses trente ans cette année-ci. Nous avons choisi de traiter de ce manga, parce qu'il doit probablement une partie de son succès en Occident à cause de l'interprétation que l'on peut en tirer d'un point de vue psychanalytique.

Nous n'aborderons pas tous les aspects de cette oeuvre, seulement ceux qui nous semblent pertinents à explorer. Cette première partie se contentera donc de présenter le concept de base de l'oeuvre dans le but de constituer une mise en contexte.

Soûn Tendô est un père de famille japonais qui vit seul en compagnie de ses trois filles : l'agréable Kasumi, la froide calculatrice Nabiki et l'intrépide Akané. Il s'occupe d'un dôjô d'arts martiaux, et a de longue date prévu de marier une de ses filles avec le fils de son ami Genma Saotomé, du nom de Ranma, dans le but d'assurer la continuité de son entreprise familiale.

Seulement, voilà : alors qu'ils s'entraînaient aux arts martiaux dans les monts Bayankala de la région du Qinghai en Chine, Genma et son fils Ranma tombent dans deux sources maléfiques du site maudit de Jusenkyô (Zhouquanxiang en chinois), où s'étaient auparavant noyés respectivement un panda géant et une jeune fille (rousse dans l'adaptation animée). Depuis, ils se transforment en panda et jeune fille sous l'effet de l'eau froide, avant de revenir à leur forme initiale sous l'effet de l'eau chaude.

C'est sous leurs nouvelles apparences que Ranma et son père se présentent au dôjô Tendô. Initialement sous le charme, Nabiki et Soûn doivent déchanter lorsqu'ils se rendent compte de la situation. Une fois que les Saotomés ont révélé leur secret aux Tendôs, Soûn présente à Ranma ses trois filles pour qu'il en choisisse une à épouser.  Kasumi et Nabiki insistent pour que ce soit Akané qui soit choisie, car celle-ci déteste les garçons, or celui-ci est "à moitié fille". Ce sera le début d'une relation aussi complexe que tendue entre les deux personnages. De son côté, Ranma devra faire face à toutes sortes de fiancées et de rivaux, aussi bien sous sa forme masculine que féminine.

Bien sûr, pour ceux qui connaissent la série, il s'agit en réalité avant tout d'un manga shônen d'arts martiaux et d'une comédie délirante foisonnant de personnages hauts en couleurs. Ce ne sont pas des aspects que nous aborderons beaucoup par la suite.

Ranma Saotomé : Œdipe et castration


Dans cette partie nous aborderons le cas du personnage principal, Ranma Saotomé, principalement en relation avec son père, Genma. Il s'agit d'un personnage complexe qui, d'une certaine façon, concentre en lui seul des figures aussi diverses qu'Oedipe, Tirésias et Hermaphrodite.

Dès le départ, Ranma est présenté comme faisant partie d'une configuration familiale atypique : en effet, il fut élevé seul par son père dès l'âge de deux ans - première figure de la castration - parce que ce dernier avait promis à sa femme Nodoka de l'élever tel "un homme parmi les hommes" quitte à se donner la mort par seppuku si jamais il échouait. Père qui, d'ailleurs, est irresponsable au point de le fiancer au moins une fois (plusieurs fois dans l'adaptation animée) à un parfait inconnu en cours de route.

Mais c'est véritablement à l'approche de Jusenkyô que sa vie bascule : son père d'abord se transforme en panda après être tombé dans une source maléfique, puis Ranma se transforme à son tour en fille.

On ne pouvait guère avoir de représentation plus explicite du complexe de castration dans son articulation avec le complexe d'Oedipe : il en constitue à la fois une explicitation et une extériorisation, qui devient le symbole manifeste d'une castration symbolique.

Ranma est en effet un personnage qui souffre d'un complexe de castration, à la fois au sens propre (il se transforme en fille au contact de l'eau froide) mais aussi au sens figuré (il doit supporter la pression d'impératifs familiaux - en premier lieu, un mariage imposé par son père - qui pèsent sur lui, et l'amènent à se réfugier dans une masculinité exacerbée). Le responsable principal en est son propre père, Genma,  castrateur au sens propre comme au figuré, qui prend littéralement la forme d'un ours obèse. Nous aurons l'occasion de reparler de la symbolique de cet animal dans une prochaine partie.

Ce complexe de castration est mis dès le départ en relation avec la peur de la mort, comme le montre un passage où Genma fait remarquer à son fils (alors dans un corps de fille) qu'il était prêt à consacrer sa vie aux arts martiaux, mais celui-ci lui répond qu'il n'était prêt à y perdre sa virilité. Plus tard également, lorsque sa mère agite la menace de contraindre Ranma et son père à tenir leur promesse concernant le serment qu'ils avaient fait relativement au seppuku.


Là où le traitement devient intéressant, c'est que la peur littérale de la castration repousse l'émergence de certains substituts symboliques : Ranma est un personnage arrogant qui recherche systématiquement l'affrontement et ne craint pas d'être blessé physiquement. Néanmoins, son complexe de castration prend aussi une forme symbolique, qui affecte ses relations avec les autres personnages, notamment Akané : la peur d'être dominé, physiquement et sexuellement, ce qui se traduit par un orgueil démesuré qui se trouve d'ailleurs à la base d'une de ses "attaques spéciales". Son attitude vis-à-vis d'Akané pourrait s'expliquer, entre autres, par le fait qu'il ait peur d'avouer apprécier une fille perçue comme "masculine" (nous y reviendrons).

Le rôle symbolique joué par Jusenkyô, notamment en ce qui concerne sa localisation en Chine, le rôle de la mère et même l'importance réelle et symbolique des cheveux dans le récit (notamment en ce qui concerne la natte de Ranma) seront tous abordés lors de prochaines parties.


Akané Tendô : complexes et projections psychologiques


Akané Tendô est la plus jeune fille de Soûn Tendô, âgée de seize ans, et le deuxième personnage le plus important du manga.

Son enfance fut marquée par le traumatisme de la mort de sa mère, et elle n'a depuis cessé de chercher ailleurs une mère de substitution, un autre modèle de féminité. Elle pensait l'avoir trouvée en la personne de Kasumi, mais elle n'a jamais cessé d'être profondément complexée par ce qu'elle perçoit comme un manque de féminité de sa part ; cela s'exprime dans son manque de maîtrise de certaines activités communément désignées comme féminines, notamment en ce qui concerne la préparation de repas. Cependant, comme on le verra après, ce complexe n'a fait que l'entraîner dans un cercle vicieux.

Elle a grandi en tant que garçon manqué et est la seule de sa fratrie à s'intéresser aux arts martiaux. Quand elle était petite, elle a joué le rôle de Roméo dans une représentation de la pièce Roméo et Juliette. Cependant, son réel désir était d'interpréter Juliette.

Au début de la série, elle prétend "détester les garçons". Cela vient du fait qu'elle est littéralement obligée, dans un pur élan d'exagération comique, de vaincre un à un tous les athlètes les plus puissants de son lycée avant d'aller à l'école, ceci à cause de son principal prétendant, Tatewaki Kuno, qui a décrété que celui qui la vaincrait aurait le droit de sortir avec elle.

Elle a cependant un faible pour le chiropracteur de son lycée, le docteur Tôfû Ono  ; malheureusement pour elle, celui-ci est violemment amoureux de sa grande sœur, Kasumi. Elle a espéré un temps attirer son attention en se laissant pousser les cheveux dans le but de paraître plus "féminine", mais rien n'y a fait.

C'est donc avec une appréhension toute particulière qu'elle accueille l'arrivée de Ranma au dôjô. Elle est d'abord soulagée de voir qu'il s'agit d'une fille, et l'affronte dans un duel d'arts martiaux avant de se faire vaincre par lui, dans son corps de fille. Cependant, après l'avoir vu nu dans la salle de bain, sa première réaction est d'essayer de l'assommer en criant au "pervers". Peu après, ce seront ses sœurs qui lui proposeront de devenir la future fiancée de Ranma, puisqu'elle déteste les garçons et que Ranma est "à moitié fille". Elle qualifie alors Ranma simultanément d' "anormal" et de "pervers". Puis celui-ci plaisante sur le fait qu'en fille, il a un corps plus beau que celui d'Akané, et se fait assommer par cette dernière. Plus tard, elle reverra Ranma nu en tant que fille dans la salle de bain, et lui filera une gifle après avoir vu son corps nu une seconde fois.

Par la suite, sa relation avec Ranma sera souvent très tendue. Officiellement, cela vient du fait qu'Akane soit une fille non-traditionnelle qui rejette les histoires de "mariage arrangé" et aussi, il faut le dire, du comportement de Ranma à son égard. Mais l'analyse de son comportement laisse apparaître des motivations inconscientes. Mais pour cela, il faut revenir à une dimension fondamentale de sa personnalité : il s'agit d'une jeune fille énormément complexée par le fait de n'être pas assez "féminine". C'est là qu'elle se retrouve bloquée dans un cercle vicieux : elle s'essaie à la féminité mais n'y parvient qu'à moitié, réalise que sa part "masculine" est le seul moyen de se défendre face aux garçons et prétend les détester par la suite - la rejet de la masculinité se traduisant par un rejet des garçons, dans son cas - et pour finir est désignée par ses propres sœurs comme étant celle qui épousera Ranma parce qu'il est à "moitié fille".

La vérité est qu'Akané, même si elle ne le montre jamais explicitement, est profondément dérangée à l'idée de tomber amoureuse d'un garçon qui a de temps en temps un corps de fille, ce qui signifie - indirectement - qu'elle pourrait tomber amoureuse d'une fille, ce qui constituerait, pour elle, une forme de renonciation inacceptable à toute espèce de féminité. Elle perçoit cela intérieurement comme une forme de perversion, et c'est là qu'intervient sa tendance à la projection psychologique : elle perçoit Ranma comme un pervers qui chercherait à la séduire même (voire surtout) quand il est en fille. Cela peut se comprendre dans le contexte du Japon conservateur des années 1980.

C'est ainsi qu'au début de l'intrigue, elle aura tendance à refouler tout signe d'attirance envers la forme féminine de Ranma, comme lors de ce duel où Ranma, en fille, la porte en sautant jusque sur le toit d'un hangar à vélo et la tient dans ses bras. Elle réagit alors de façon extrêmement gênée. Y aurait-elle trouvé la figure maternelle qu'elle a longtemps cherché ?

Mais c'est aussi, par coïncidence, au cours de ce même duel qu'elle se fera accidentellement couper les cheveux. Choquée au début, elle finira par l'accepter et continuera à porter les cheveux courts par la suite. On peut voir cette scène comme le début d'une forme d'acceptation de soi : si elle peut porter des cheveux courts tout en restant féminine, qui sait si demain elle n'acceptera pas d'aimer un garçon avec de temps à autres un corps de fille ? D'admettre qu'elle ne l'aime pas malgré, mais grâce à cela ?


Les ambigüités de Tatewaki Kunô


Tatewaki Kunô est un des personnages secondaires du manga, et apparaît tout d'abord comme étant le principal prétendant d'Akané Tendô. Il considère Ranma comme un rival à cause de ses fiançailles avec Akané et l'affronte en duel, mais tombe amoureux de sa forme féminine, la surnommant la "fille à la natte", sans jamais parvenir à se rendre compte qu'il s'agit de la même personne, même lorsque la transformation a lieu sous ses propres yeux.

Ce que l'on note à son sujet, c'est qu'il s'agit avant tout d'un personnage éminemment phallique, jusque dans la signification de son prénom (apporter une épée). Son arme favorite se trouve être un bokken (épée de bois) littéralement capable de détruire des murs et de couper des arbres en deux.

Mais c'est aussi un personnage qui doit subir les foudres d'un autre père castrateur, le principal du lycée (avec toujours le motif des cheveux, que nous aborderons plus tard).

Son incapacité manifeste à se rendre compte que Ranma garçon et Ranma fille sont une seule et même est certes utilisée à des fins d'exagération comique, mais elle n'en est pas moins troublante. Se pose la question de savoir si Kunô est pleinement conscient de la situation, et qu'il se réfugie dans une forme de déni vis-à-vis de celle-ci, pour ne pas avoir à réfléchir à son éventuelle part d'homosexualité refoulée. On remarque d'ailleurs qu'il est avant tout attiré par des filles expressément décrites comme "masculines", et qu'il utilise la dénomination phallique de "fille à la natte"  pour désigner Ranma en tant que fille (nous en reparlerons).

Indirectement, son attirance pour Ranma fille suscite une réaction chez Ranma lui-même, à partir du moment où Kunô lui offre un bouquet de fleurs en lui disant "je t'aime" alors qu'il s'attendait à le battre en duel (sous sa forme féminine cette fois-ci).

La nuit d'après, celui-ci rêve que Kunô lui réitère sa déclaration, d'abord sous sa forme masculine puis sous sa forme féminine après avoir plongé dans de l'eau froide. Il s'agit d'un rêve désagréable dont on peut se demander quelle peut en être la "réalisation de souhait". Peut-être s'agit-il de la reconnaissance d'un amour même si ce n'est pas sous cette forme, ou d'une part homosexuelle refoulée...

Etant donné la pléthore de personnages que l'on peut trouver à ce manga, nous nous arrêterons à ce dernier.


Les signifiants de la différence sexuelle

La série est censée s'adresser à un public relativement jeune, mais on y trouve énormément d'exemples de nudité, qui ont quasiment tous été censurés lorsque la série fut diffusée en France, au début des années 1990. Malgré cela, la série reste relativement "soft" étant donné son sujet de base.

Ainsi, on n'y verra aucune référence phallique directe (bien qu'on puisse y trouver des références indirectes, comme on le verra plus tard). De façon générale, les organes génitaux sont visuellement absents de la série et leur présence y est au mieux suggérée. 

C'est pourquoi les signifiants les plus couramment utilisés y sont les caractères sexuels "secondaires", en l'occurrence les seins féminins, de façon à montrer que quelque chose cloche chez Ranma.


La série joue avec les représentations de genre d'autres manières également, mais souvent de façon étonnamment assez conservatrice (ce qui peut s'expliquer par le contexte de production). Ainsi, on n'y verra aucun personnage véritablement homosexuel, bien qu'on y trouve par deux fois des travestis hétérosexuels. Le traitement des sexualités alternatives reflète tout autant le contexte conservateur de l'époque.


Une Chine fantasmée


Jusenkyô constitue le site où les Saotomé (et d'autres personnages par la suite) acquièrent leurs "malédictions"

On notera d'emblée le cadre exotique (la Chine), indiqué par les paysages phalliques de montagnes karstiques en arrière-plan, alors qu'on se serait plus réalistement attendu à des steppes et des montagnes plus basses, étant donné l'emplacement géographique, les monts Bayan Har du Qinghai ; mais par coïncidence, il s'agit d'une région déjà connue pour son rapport avec le paranormal, que ce soit les pierres Dropa ou les tuyaux de Baigong plus au Nord.

Géographiquement, par rapport au Japon, la Chine est à la fois marquée par des signes de féminité (la forme de la mer Jaune, comparée à la forme plus phallique du Japon) et des signes de paternité culturelle (c'est l'origine d'une grande partie du système d'écriture et du bouddhisme au Japon) et le Japon partage avec elle une relation œdipienne encore vivace, qui peut être par certains aspects comparée à celle que le monde chrétien a longtemps eue vis-à-vis du monde hébraïque.

Par ailleurs, on peut trouver nombre d'éléments d'origine chinoise qui renvoient à l'altérité, que ce soit les habits chinois de Ranma, ou les personnages exotiques d'origine chinoise que l'on rencontre dans le manga. La magie représente la part d'inconnu et de mystère que ce pays évoque.


Le motif de l'eau



Concernant le motif-même des sources et de l'eau, maintenant :

L'eau est avant tout présentée comme un point de jonction entre la mort (la noyade et les histoires "tragiques" de Jusenkyô) et la vie (l'importance de l'élément aquatique) avec une connotation liée à la renaissance et à l'accouchement.

Chacune des sources de Jusenkyô possède une apparence androgyne ; elles sont telles des vagins qui marquent une renaissance, surmontés de phallus (les pousses de bambou) sur lesquels s'effectue l'entraînement viril aux arts martiaux. Tant que les personnages restent sur les phallus, il n'y a pas de problème pour eux, mais dès qu'ils tombent, les choses se compliquent pour eux.

En accord avec Freud selon lequel l'eau représente la naissance, les transformations représentent une re-naissance au sens quasi-littéral du terme, dans laquelle les personnages re-plongent dans le vagin maternel pour re-naître sous une nouvelle forme. Cela est d'ailleurs parfaitement cohérent avec le concept de karma qui régit la réincarnation bouddhique.

Ce que l'on peut noter également, c'est que le motif de la source maléfique dont l'eau qui émascule les hommes qui s'y baignent n'est pas étranger à la culture occidentale, puisqu'il se retrouve presque trait pour trait dans le mythe de la fontaine de Salmacis, directement lié à la figure d'Hermaphrodite.

L'eau est aussi un symbole de sexualité castratrice au sens général, qu'elle soit masculine ou féminine, à travers ses différentes manifestations : semence céleste de la pluie ou pièges aquatiques inertes, elle est très présente tout au long de la série.

La différence entre eau froide et chaude, due originellement à un jeu de mots (mizu : eau froide, oyu : eau chaude) prend également la forme d'une opposition entre le féminin et le masculin, par exemple dans la forme des objets utilisés : seau creux contre chaudière phallique.

Et puis, aussi, qu'est-ce qui rétrécit quand on le passe à l'eau froide ?


Motifs animaliers 

En sus des changements de sexe de Ranma, les transformations en animaux sont également légion : outre le panda déjà mentionné, on peut citer une chatte, un cochon noir, un canard, et même un hybride de différentes espèces... Par ailleurs, toutes ces transformations ont la même origine : Jusenkyô (cf. partie précédente).

Parmi ces figures animalières, outre le panda qui représente à la fois la Chine et l'ours, une en particulier va retenir notre attention : le chat, qui occupe une place centrale dans la psyché de Ranma.

Il s'agit en effet d'un symbole très important qui, dans l'histoire, représente le vagin (vagina dentata) et, encore une fois, la peur de la castration (encore une fois, à cause d'un père irresponsable et castrateur, comme on le verra ci-après).

Reprenons depuis le début : pendant l'enfance de Ranma, Genma veut essayer sur son fils une nouvelle technique d'entraînement interdite et dangereuse : le Neko-ken, qui consiste à le jeter dans une fosse pleine de chats affamés, alors qu'il est enroulé dans de la viande ou du poisson, qui constituent, encore une fois, autant de substituts phalliques.

Ranma tirera surtout de cette expérience une peur bleue des chats qui, paradoxalement, le transformera lui-même en chat psychologiquement, lorsque les circonstances se feront trop douloureuses pour lui...

Ce sera l'origine d'un traumatisme, certes, mais aussi une nouvelle preuve de la peur de la féminité chez lui, qui est peut-être le véritable responsable de sa phobie (parmi les autres personnages importants de la série, il faut noter que l'amazone chinoise Shampoo est le seul personnage féminin qui se transforme, et elle se transforme en chatte ; elle représente par ailleurs une forme de féminité particulièrement agressive).


Capillarités phallique et anti-phallique

Les cheveux jouent un rôle important dans la série, et plus d'une fois.

Tout d'abord, comme déjà noté précédemment, dans le manga, la natte de Ranma constitue à la fois un "phallus permanent" que celui-ci conserve quelque soit sa forme, masculine ou féminine, et une marque de féminité lorsqu'il a un corps de fille.
La symbolique ici est plus forte qu'on pourrait le penser : les cheveux de Ranma sont en effet attachés avec une moustache de dragon récupérée en Chine (voir précédemment pour l'association de ce pays avec la magie), qui évite à ses cheveux de croître démesurément, en raison d'un breuvage magique qu'il avait ingurgité là-bas. C'est le seul moyen pour lui de trouver un équilibre entre calvitie et croissance démesurée de ses cheveux. Son père, Genma, lui-même chauve, essaiera de mettre la main dessus pour régler son propre problème de calvitie.

Autre exemple, déjà évoqué précédemment : Akané, qui se fait couper les cheveux lors d'un combat, ce qui représente une forme de castration de sa féminité. En effet, comme l'indique si bien Wikipédia :

 Sigmund Freud explique que la coupe des cheveux d'une femme par un homme pourrait représenter la peur et/ou le concept de la castration. Signifiant ainsi que les longs cheveux d'une femme représentent un pénis figuratif et que couper ses cheveux ferait sentir, à l'homme qui les coupe, de la domination.

Cela explique en partie le choc initial qu'elle ressent. Cependant, cela fait aussi partie de l'acceptation de soi, comme déjà indiqué précédemment.

Autre figure, le proviseur du lycée, également père de Tatewaki et Kodachi Kunô. C'est un personnage complètement névrotique, qui dès son retour de Hawaii, impose une tonsure humiliante à son fils et essaie d'en faire de même avec les autres élèves, ce qui pose un problème pour Ranma, étant donné que le principal n'a pas les mêmes exigences envers les filles et les garçons (coupe au bol contre crâne rasé, respectivement). Le personnage du principal s'impose donc une nouvelle fois comme nouvelle figure du père castrateur, qui veut étendre son emprise à tous ceux qui lui résistent.

La figure de la mère

Les mères sont très importantes dans le manga, presque davantage par leur absence que par leur présence en tant que telle. On peut citer la mère décédée d'Akané, qui n'est presque jamais mentionnée, mais aussi la propre mère de Ranma, Nodoka, qui n'arrive que très tard dans la série.

Comme déjà évoqué précédemment, celle-ci a fait le serment d'obliger son fils et son mari à se faire seppuku si Genma n'élevait pas Ranma pour devenir un homme parmi les hommes.

Elle prend ce serment très au sérieux et se promène donc avec son katana en permanence, arme qu'elle manie si mal au demeurant ; on a donc une nouvelle fois affaire à un personnage féminin fortement phallique dans son comportement.

Comme Genma et Ranma ne peuvent se révéler tels qu'ils sont lorsqu'elle est présente, Genma se fait appeler "Monsieur Panda" et Ranma Ranko, à chaque fois sous leur forme transformée, sans jamais pouvoir lui montrer leur "vrai" visage. Si bien que lorsqu'elle voit Ranma-homme déguisé en fille, elle pense d'abord à vouloir appliquer la sentence immédiatement.

Malgré toute cette tension, Ranma ne peut se résoudre à haïr sa mère, parce qu'au fond, il l'a si peu connue et cherche tant à la voir.

Et il se trouve que malgré ses intolérances, Nodoka reste un personnage plein d'ambigüités. A la fin, par exemple, elle accepte que son fils puisse se transforme en fille de temps en temps, tant que celui-ci reste un homme dans sa tête. On a donc là un personnage certes caricatural, mais plus complexe que l'on pourrait le croire de prime abord.

A suivre...

06/02/2017

Chronique de la période qui s'annonce


"Aux municipales, je vais voter n'importe comment... Pour voir un peu les résultats !"
Brève de comptoir

Cette citation résume assez bien, je crois, l'état d'esprit d'une grande partie de l'électorat dans le monde occidental, pas seulement pour les municipales, mais pour tout type d'élection. Bien sûr, il ne s'agit pas ici de prétendre que les électeurs, dans leur grande majorité, votent littéralement n'importe comment. Dans certains cas, on en est même retourné au vote par conviction, plutôt qu'au vote utile, de façon fracassante et sans équivalent depuis 2002. Mais justement : on ne se préoccupe plus trop de savoir si tel ou tel candidat disposera d'une majorité suffisante pour gouverner, ou s'il pourra mettre en application son programme sans, au choix :

1) faire descendre l'autre moitié de la population dans la rue contre lui
2) se fâcher sévère avec nos créanciers et/ou les puissances étrangères censées être nos alliées
3) les deux, mon général !

Et cela donne le paysage politique qui émerge en vue de la prochaine présidentielle française.

Je ne vais pas jeter la pierre non plus. En ce qui me concerne, me fiant à la règle n°1 de la politique française (c-à-d les politiques sont toujours systématiquement plus à droite que ce qu'ils prétendent être) j'ai voté Hamon aux deux tours de la primaire socialiste, histoire qu'on ait enfin au moins un candidat un minimum de gauche à l'arrivée.
Lors de l'élection générale, cela risque pourtant d'être différent. En effet, en toute sincérité, je doute fort de la capacité qu'aura Benoit Hamon à accéder au second tour de la présidentielle, et encore plus à remporter l'élection, même face à Marine Le Pen (dans un contexte de droitisation des droites et de franchissement de lignes rouges tous azimuts).

Macron me semble donc être un moindre mal, s'il s'agit absolument d'éviter le pire (en l'occurrence, Fillon et Le Pen). Mais même pour moi, qui ait la réputation d'être un "social-libéral" par rapport à d'autres, Macron semble peu enthousiasmant, et pas uniquement à cause de ses origines sociales. Faute de programme détaillé pour le moment, sa déclaration de valeurs, en toute objectivité, le positionne au mieux au centre-droit de l'échiquier politique, et cela correspond aux quelques extraits que j'ai pu lire de son livre-programme Révolution.
J'ai compris que tout le discours droitier sur le travail (que Macron reprend à son compte) servait en pratique à accentuer les inégalités sociales, puisque les riches auront toujours moins à travailler que les pauvres pour conserver le même statut. Certes, Macron prétend aussi défendre l'"ouverture" et la liberté (y compris dans le domaine sociétal, je suppose), mais c'est un peu léger pour le situer à gauche.

Maintenant, en admettant qu'il soit élu (ce qui, étonnamment, paraît de moins en moins improbable à l'heure actuelle), son mandat ne pourra être que déception. Assis en position inconfortable au centre, il est honni aussi bien par la droite (pour des raisons essentiellement homophobes) que par la gauche (pour son bref passage au gouvernement). Il aura bien du mal à trouver une quelconque majorité pour gouverner. Il pourra, certes, toujours se trouver une majorité pour faire passer tel ou tel truc, mais personne ne voudra de lui spécifiquement en tant que président.

Au fond, pourquoi voter Macron ? Pour réaffirmer la notion cinquiémiste de président "au-dessus des partis" ? Soyons sérieux, cette idée a vécu avec la première cohabitation, il y a maintenant plus de trente ans. De plus en plus, il apparaît que le principal objectif est avant tout de retarder l'"inévitable" échéance d'une présidence Le Pen. Et ce n'est pas Macron, avec les risques que comporte sa présidence, qui va pouvoir s'adresser à cet électorat. D'ici 2022, le premier objectif sera de gagner du temps et de retenir la leçon des autres pays confrontés au populisme, afin d'éviter que l'on aie jamais à voir le FN à la tête de notre pays.

Au final, donc, on ne sait jamais à quoi s'attendre. L'avenir nous réserve tant de surprises. Nous vivons ce que paraît-il, un certain proverbe chinois qualifie d'"époque intéressante"...

19/12/2016

Le retour de la revanche de Daniel Borrillo

Daniel Borrillo est un auteur dont j'ai déjà parlé dans un précédent article, et plus brièvement ici.

Son blog Médiapart n'était plus mis à jour depuis un an, mais il a retrouvé du poil de la bête depuis la primaire à droite et la victoire de Fillon, qui ont ramené le conservatisme sur le devant de la scène politique.

Quelles sont ses nouvelles cibles ? A part un article contre Trump écrit en espagnol, les trois autres ciblent tous la gauche "molle" ou "conservatrice". Pourquoi donc ?

Avant tout, je suppose que Borrillo cherche des boucs-émissaires à la montée du fillonisme pour ne pas avoir à contempler la faillite de sa propre ligne idéologique.

Son premier article effectue un rapprochement entre le projet politique de François Fillon et la Manif Pour Tous, et celui des "experts socialistes" à l'origine du rapport « Filiation, origines, parentalité : Le droit face aux nouvelles valeurs de responsabilité générationnelle » commandé par le Ministère de la Famille en 2014.

Borrillo y prétend que l'adoption simple ne peut permettre d'acquérir la nationalité française (ce qui est faux, c'est plus compliqué que ça). Il instrumentalise les propos d'un juriste : « le droit de la filiation n’est pas seulement un droit de la vérité. C’est aussi, un droit de la vie, de l’intérêt de l’enfant, de la paix des familles, des affections, des sentiments moraux, du temps qui passe… » Le "seulement" est important ici. Il fait encore la confusion habituelle entre différence des sexes, procréation et hétérosexualité. Et il considère que la "gauche molle" a préparé le terrain à Fillon sur la question de la "vérité biologique".

Il s'agit toutefois d'un rapprochement malhonnête, car si Fillon veut uniquement stigmatiser une partie de la population dans le droit avec un projet discriminatoire et homophobe, le rapport en question s'inscrivait dans une vision cohérente et équilibrée, que Borrillo dénonce car il croit y déceler des arrière-pensées.

La vérité est que Fillon et LMPT, nonobstant la position raisonnable des "experts socialistes" (qu'ils ont allègrement balayée d'un revers de la main, au passage), ont implicitement agité la ligne Borrillo comme épouvantail et unique alternative à leur propre projet réactionnaire. J'irais même jusqu'à dire que la force de François Fillon (et de la Manif pour Tous) se nourrit de l'incapacité de la gauche française à penser ce genre de questions et d'y apporter une réponse audible et cohérente. Et il n'est pas étonnant que cela ait été particulièrement efficace, tant l'approche Borrillo est vouée à l'échec, comme on le verra après.

Son deuxième article est une réponse à une réponse à son premier article, où Borrillo se faisait prévisiblement tancer par les auteurs du rapport suscité.

Ce nouvel article se concentre sur une critique d'Irène Théry et d'autres experts, qui se réduit à une seule expression : "Never Live It Down". Encore maintenant, Borrillo cite obsessivement des articles de 1997 pour suggérer que Théry serait toujours réactionnaire encore aujourd'hui. Il réitère également ses critiques du rapport Théry-Leroyer.

A la place croissante attribuée à la biologie et aux origines dans les propositions du rapport Théry, Borrillo entend opposer une approche de la filiation fondée sur la "volonté". Celle-ci est-elle viable ?

Je répondrais non, et pour deux raisons au moins.

La première raison est que cette approche, loin de constituer un "progrès" serait en réalité une régression extraordinaire par rapport à la vision moderne des droits de l'enfant, dans laquelle l'enfant n'appartient pas à ses parents, mais est une personne à part entière. De fait, Borrillo soutient des dispositions contraires à la Convention des Droits de l'Enfant.*

La deuxième raison, qui est en partie la conséquence de la première, est qu'en pratique cette approche ne fonctionne pas, parce qu'elle bute toujours sur "quelque chose". Ce "quelque chose", c'est le langage, la culture, la médecine... Ce n'est pas un hasard (et certainement pas à cause de l'ascension du conservatisme, bien au contraire) si l'approche fondée sur la "vérité biologique" (pour reprendre les termes de Borrillo) a le vent en poupe à l'heure actuelle : c'est parce que les progrès de la génétique rendent l'approche "volontariste" de moins en moins viable.

Pour affronter le "quelque chose", le "volontarisme" ne peut compter que sur deux options cohérentes : le cynisme libertarien et le radicalisme utopique.

Le cynisme libertarien accepte le "quelque chose" mais ne veut pas en tenir compte. Il transpose dans la sphère sociétale le discours ultralibéral en économie. Pour lui, tout est question de droits de propriété à respecter. Ainsi, il n'y a pas de droits aux origines, de la même façon qu'il n'y a pas de droit à la santé, pas de droit à l'éducation, pas de droit au logement...

Le radicalisme utopique rejette le "quelque chose". Il pense qu'on peut faire disparaître tous les stigmates et mal-êtres éventuels qui pourraient jaillir du "volontarisme" si l'Etat y met suffisamment du sien. Il se veut égalitaire, mais confond égalité et permissivité. En disant aux uns qu'ils peuvent tout faire et que leurs actions n'auront pas de conséquences, il répond aux autres qu'il sait mieux qu'eux ce qui est bon pour eux. A l'extrême, il s'agit d'un projet totalitaire qui vise à refonder la nature humaine, pour créer un homme nouveau qui ne se préoccuperait pas de questions telles que les origines biologiques, ce qui va à l'encontre de son premier objectif qui était de défendre la liberté individuelle.

Pour le reste, je réitère les critiques que j'avais émises à l'époque :

"A l'origine de l'homoparentalité ne se trouve pas l'hétéroparentalité (sauf peut-être dans un sens strictement biologique ; autrement, personne ne peut le prétendre). Mais la complémentarité des sexes dans la procréation, si. Irène Théry avait donc raison lorsqu'elle écrivait que Borrillo confondait la différence des sexes et l'hétérosexualité. La première est une loi, sinon de notre espèce, du moins de notre société. La seconde est la forme majoritaire de la sexualité humaine, qui a historiquement facilité la perpétuation de l'espèce, sans y être nécessaire de nos jours, de par l'existence des nouvelles techniques de procréation."

Autrement, si c'est être conservateur que de croire que le "volontarisme" est voué à l'échec parce qu'il ne tient pas compte du réel**, alors oui, dans un sens, je suis conservateur (mais pas plus que libéral ou socialiste).

Un exemple à méditer : en Grande-Bretagne, le mariage pour tous est non seulement passé comme une lettre à la poste, mais sous l'impulsion d'un premier ministre conservateur, qui n'hésitait pas à déclarer :

"Je soutiens le mariage gay, mais pas malgré mon conservatisme. Je soutiens le mariage gay parce que je suis conservateur."

Quelle différence avec la France ? Il se trouve qu'au Royaume-Uni, l'anonymat des dons de gamètes est levé depuis 2005.

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* Article 7, alinéa 1 : "L’enfant est enregistré aussitôt sa naissance et a dès celle-ci le droit à un nom, le droit d’acquérir une nationalité et, dans la mesure du possible, le droit de connaître ses parents et d’être élevé par eux." D'après certaines interprétations, les "parents" auxquels il est fait référence doivent être entendus au sens de parents biologiques.

** Ce qui signifie, assez paradoxalement, que la droite américaine contemporaine n'est pas conservatrice puisqu'elle ne croit pas au réel, comme l'en atteste l'attitude "post-vérité" du parti républicain actuel. Elle est dogmatique, réactionnaire et anti-science.

02/05/2016

Les idées étranges d'Yves Bonnardel : les droits des enfants


Après avoir lu un article d'Yves Bonnardel sur LMSI, j'ai essayé de me renseigner davantage sur cet auteur, et sur sa position sur les droits des enfants. J'ai trouvé cet article, chez Christine Delphy, celui-ci, sur Vendredis intellos, et celui-ci, sur Questions de classe. Sur son site, Yves Bonnardel développe des idées que je trouve aussi bien intéressantes que potentiellement problématiques. Pour cet article-ci, je vais me concentrer sur ses positions sur les droits des enfants.

En apparence, sa critique du statut de "mineur" possède, il est vrai, des aspects très pertinents, (quoique peut-être exagérés de mon point de vue) et l'auteur suggère d'abolir ce statut.

Sauf que.

Si l'on suit cette idée jusqu'au bout, cela aurait aussi pour conséquences la disparition de la majorité sexuelle, de tout âge légal pour fumer ou boire de l'alcool et surtout, et cela est explicitement indiqué (et c'est pourquoi je suis particulièrement étonné, voire choqué, de voir des personnes a priori de gauche en faire quasiment l'apologie), la légalisation du travail des enfants et la fin de l'éducation obligatoire. Pour le coup, c'est un discours très libéral (dans le mauvais sens du terme), puisque Murray Rothbard disait ni plus ni moins la même chose. 

Bien sûr, je pense qu'Yves Bonnardel est lui-même conscient des limites de cette idée, puisqu'il évoque l'idée de "ressources qui permettraient aux enfants de vivre sans travailler" ; mais, même en admettant qu'on ait résolu les questions d'inégalités sociales et les biais qui vont avec, reste entre autres le fait que cette idée amène à prendre des positions peut-être un peu trop cavalières, par exemple sur la capacité moyenne des enfants à pouvoir fonctionner en individus autonomes, à agir de façon responsable et à ne pas encourir plus de risques, physiques et/ou moraux, que les adultes s'ils venaient à jouir des mêmes libertés.

Ce que je n'ai pas trouvé non plus dans ses textes, c'est l'idée que les droits des adultes sur les enfants ont pour corollaire des devoirs envers eux, tels que les nourrir, les habiller, les éduquer, les maintenir en vie... Est-ce que ces obligations disparaîtraient également ? Là aussi, je le soupçonne de vouloir maintenir ces obligations et de les attribuer à la "communauté", mais ce n'est pas très clair, quoi qu'il en soit.

Yves Bonnardel a aussi abordé la question de la punition, de l'abolition des frontières nationales et, surtout, de l'antispécisme. J'aborderais peut-être ces sujets dans de prochains articles.

19/03/2016

Luce Irigaray et la vitesse de la lumière

A l'heure où un papier de glaciologie féministe et postmoderne se fait démonter en ligne, c'est à une vieille affaire que tout cela me fait penser.

En effet, d'après l'ouvrage de Sokal et Bricmont, Impostures intellectuelles, la philosophe et psychanalyste française Luce Irigaray aurait écrit la phrase suivante : « L’équation E=mc² est-elle une équation sexuée ? Peut-être que oui. Faisons l'hypothèse que oui, dans la mesure où elle privilégie la vitesse de la lumière par rapport à d’autres vitesses dont nous avons vitalement besoin… »

Je ne pense pas être le seul à ne pas comprendre en quoi cela en ferait une équation "sexuée", mais passons. Le problème est que je n'arrive pas à retrouver le contexte de la citation d'origine, car on peut lui donner au moins deux interprétations. La première, la plus délirante, remet en cause la validité-même de l'équation parce que celle-ci serait "sexuée". Mais il est également possible de lui donner une interprétation plus charitable, à savoir que définir c comme la vitesse de la lumière serait "sexué".

Soyons clair d'emblée, ce n'est pas ce que je ferai ici. L'ironie de la théorie d'Irigaray est de postuler, de façon tout à fait gratuite par ailleurs, une différence fondamentale entre les hommes et les femmes en matière de perception de réalité, différence qui n'a jamais été attestée par aucune étude pour le moment.

Mais il n'empêche que le problème de la construction du savoir en sciences soit un problème réel, et même une science aussi "dure" que la physique n'y échappe pas. Pensons à l'apparente impossibilité de vulgariser la mécanique quantique de façon compréhensible. Mais cette critique doit être faite de façon informée, et pas de manière extérieure.

Ici, il y a un point qu'il s'agit de clarifier absolument : la constante c n'est pas la vitesse de la lumière. D'une part, parce que sur Terre, la lumière se déplace à des vitesses légèrement inférieures à c, pour tout un tas de raisons physiques que je ne détaillerai pas ici. D'autre part, parce qu'il y a d'autres objets physiques qui se déplacent à la vitesse c, comme les ondes gravitationnelles par exemple. Enfin, le concept-même de lumière est une construction objective.

On pourrait penser - de façon tout à fait légitime par ailleurs - que parler de vitesse de la lumière est discriminatoire envers les personnes malvoyantes. Quelque peu agacé par les Social Justice Warriors, et n'étant pas particulièrement fan du politiquement correct à outrance, ce n'est pas cet argument-là que je retiendrai. Reste que le concept de lumière est à la fois flou et anthropocentrique. Le terme de "lumière" désigne habituellement la lumière dite "visible", située entre 400 et 700 nanomètres de longueur d'onde, soit une toute petite portion du spectre électromagnétique, c'est-à-dire l'ensemble des fréquences du rayonnement électromagnétique. Ce dernier est un phénomène physique fondamental, dont l'expression est loin de se réduire à la seule lumière visible ; et ce, bien que dans le langage courant, les ondes radio, les rayons X ou gamma ne soient pas considérés comme de la lumière à proprement parler, alors qu'il s'agit pourtant d'une facette différente du même phénomène physique. De fait, la vitesse c régit nombre de phénomènes qui, dans notre perception commune, n'ont rien (ou peu) à voir avec la lumière, tels que la taille des atomes, la vitesse des neurotransmissions ou l'émission de chaleur, par exemple.

Pour finir, la lumière se déplace différemment selon les indices de réfraction. Pour faire simple, on peut donc dire que c est la vitesse (ou célérité) de propagation des ondes électromagnétiques dans le vide (ce dernier point est très important).

Tout ça pour dire que sur le fond, tout ce questionnement n'est pas idiot, mais qu'il convient de se pencher sur les catégories vraiment pertinentes pour notre compréhension d'un phénomène donné, et ne pas partir sur des spéculations post-modernes mal étayées et à n'en plus finir.


11/10/2015

Les Ames Douces - Christian Combaz - 2015


Les Ames Douces est un livre écrit par Christian Combaz, un écrivain français, et sorti en 2015 aux Editions Télémaque. Il traite principalement des possibles origines biologiques de l'homosexualité à travers une série d'exemples et de portraits, dans la continuité des travaux scientifiques présentés par le professeur belge Jacques Balthazart dans son ouvrage Biologie de l'homosexualité en 2010.

Je tiens à prévenir mes lecteurs : si vous êtes plutôt du genre "constructiviste", vous risquez fort de vous étrangler à la lecture de ce livre. Malgré ses conclusions qui viennent le plus souvent en appui des revendications LGBT, il se situe à fond dans ce courant "biologisant" et l'auteur tape d'ailleurs à plusieurs reprises sur la "théorie du genre". Et c'est aggravé par le fait que Christian Combaz ait un profil assez particulier, en tant qu'éditorialiste au Figaro et (petit ?) ami de Renaud Camus ; ce qui suggère fortement qu'en France, hélas, pour parler de biologie de l'homosexualité, il faille politiquement pencher à droite (même quand on est soi-même (pro-)LGBT !). Même le titre et la présentation du livre en quatrième de couv' semblent indiquer que l'on n'échappera malheureusement pas à certains clichés répandus sur les homosexuels, tels que leur supposée "douceur" (ce à quoi je répondrai qu'un autre stéréotype qui leur est associé est celui du cuir-moustache et des pratiques BDSM).
De plus, la navigation n'est pas toujours facile à cause de l'absence de sommaire, ce qui peut se révéler être un mauvais point si on veut citer certains passages.

Bref, passons au contenu : je vais ici parler plutôt de la première partie, car la seconde a davantage d'intérêt d'un point de vue historique.

Le premier thème abordé dans le livre est celui de l'évolution, et en particulier de l'infléchissement, de la position de l'Eglise catholique à l'égard de l'homosexualité, que l'auteur attribue à une meilleure prise en compte de la réalité biologique du phénomène parmi les hauts-placés de l'institution. Ce qui illustre le fait qu'en général, les positions à l'égard de l'homosexualité s'adoucissent lorsqu'on admet que celle-ci puisse avoir une base biologique.

L'auteur traite ensuite de la biologie de l'homosexualité proprement dite, en s'appuyant sur Jacques Balthazart et d'autres auteurs (pour évaluer le sérieux de certaines affirmations, il faut donc se pencher sur l'abondante bibliographie de Balthazart). Le livre comporte aussi des passages que ne devrait renier aucun critique de Freud et de la psychanalyse, en particulier lors du chapitre 7. Y passe aussi la comparaison avec le fait d'être gaucher, le syndrome d'Asperger - une des raisons qui a motivé ma curiosité - la tristement célèbre affaire Reimer, mais aussi les croisements des mains (en ce qui me concerne, je mets toujours l'index droit au-dessus de l'index gauche, comme les trois-quarts des hommes paraît-il) et la longueur des doigts (en ce qui me concerne, c'est un peu bizarre, parce que, vu de dos, mon annulaire est plus long que mon index, configuration "masculine", mais, vu de face, c'est l'inverse qui est vrai, configuration "féminine" semble-t-il) et autres corrélations qui semblent un peu sorties du chapeau, faute de détailler davantage, autrement qu'en renvoyant indirectement à la bibliographie de Jacques Balthazart.



En résumé, un livre inégal, car, bien qu'il constitue un véritable pavé dans la mare pour le monde français, alors qu'en France les discussions sur le sujet restent malheureusement trop balisées, il est encore trop bourré de clichés et autres idées insuffisamment étayés, même s'ils vont parfois à l'encontre de certains stéréotypes (par exemple, en évoquant la fascination de certains LGBT pour des idées de droite, voire d'extrême-droite). Mais, pour tout dire, je dois avouer que je ne l'ai pas encore lu en entier. Je suis donc prêt à revoir mon opinion, à la suite d'une seconde lecture plus attentive.